Les maux de l’oubli

Avec le temps va, tout s’en va. 

J’ai pleuré sur cette chanson étant adolescente, jeune adulte, persuadée de comprendre cette vérité du temps qui passe et de l’éphémère.

Et puis un jour d’automne je suis devenue mère. Bien que je me sentais déjà maman, là c’était réel, marqué dans un joli carnet avec des tampons de l’état et des signatures officielles.

Doucement, lentement, tout s’en est allé.

Mes cheveux tout d’abord, à peu près la moitié de ma masse. Ça paraît tellement futile des cheveux. Et un jour vient où on en perd tant qu’autour de soi se forme un petit tapis lorsqu’on reste trop longtemps sur la même chaise, ne laissant pas d’autres choix que de changer de visage.

La mémoire. Celle-là même dont j’étais si fière, si satisfaite car elle me rendait presque infaillible sur la gestion de ma charge mentale. Et un jour je me trahis moi-même. Comme un excès d’arrogance, je pense maîtriser la situation mais j’ai oublié une tâche importante, pile aujourd’hui où j’ai déjà ajouté trop de choses.

Les angoisses. Mes vieilles amies toujours perchées sur mes épaules. Autrefois à me parler des dangers qui m’entourent. Et un jour elles aussi sont devenues mères et leurs enfants me racontent tout ce qui menacent les miens dans ce monde fou.

Ma santé. Encore plus impactée par le handicap. Le handicap encore plus impacté par la fatigue liée à la vie parentale. Et un jour on ne sait plus si on respire vraiment ou bien si l’apnée ce n’est pas aussi ça, acheter une baguette de pain qu’on ne mangera pas, juste parce que ça nous ancre dans le présent. Un peu.

Mais l’amour, l’amour est resté. L’amour s’est démultiplié. Par deux, par douze, par l’infini de ce bleu des yeux de bébé.

Mes bébés à moi, fabriqués par nos soins et la magie de la nature.

Avec chaque grossesse s’en est allé un peu de moi, un peu de celle que j’étais.

A chaque regard, chaque inspiration dans ce regard de ciel, est arrivé un peu de celle que je deviens.

Pendant 4 ans et demi, j’ai lentement perdu mes mots. Je ne trouvais plus le chemin, ma pensée déambulait quelque part et rien ne sortait correctement.

Et puis, quelque part dans ce printemps, j’ai arrêté de me perdre dans l’immensité. Les bleus sont devenus gris et noisette.

Ces regards si profonds et intimidants ont pris des allures de petites personnes aux caractères bien trempés, et à négocier avec eux sur la couleur de la peinture, j’ai mis derrière moi les maux de la jeune mère.

Depuis quelques mois je reviens, je me retrouve. Je découvre celle que je suis devenue pendant cette absence forcée.

Cette année scolaire se termine avec ce goût doux amer des séparations. Ce fut une année si douce si belle, et je prévois déjà de vous en parler. 

Mais ici et avant tout, je reviens, enfin.

Les volets sont ouverts, ça sent l’été, l’enfance et les souvenirs oubliés pendant l’hiver. Ça sent le soi profond que l’on retrouve, le goût des glaces un peu salées les pieds enfouis dans le sable. Une embrassade de l’âme qui nous laisse les bras tombants et les larmes roulantes sur le pas de la porte.

Pour la première fois depuis longtemps, je rentre à la maison.

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