L’enfant soleil

Je me souviens du réveillon du nouvel an 2023. Avec nos amis nous avions énoncé en riant les voeux que nous formulions pour l’année à venir. Je me souviens avoir dit sans vraiment y croire que je me verrais bien avoir un autre enfant en 2023. A ce moment là j’avais encore une contraception. A ce moment là, ce n’était pas un projet encore bien défini, ni même certain. Nous en parlions, comme d’un « peut-être, un jour, on verra bien » mais qui semble encore lointain.

La vie est curieusement faite. Quelques semaines plus tard je prenais rendez-vous avec ma sage-femme pour discuter contraception car celle que j’avais ne me convenais pas vraiment.
Je me souviens de la date, le 8 mars pour parler contraception ça ne s’invente pas.
Ce jour là, ma seule certitude était d’enlever le D.I.U qui ne me convenait plus après une première grossesse. J’ avais entendu parler des saignements qui pouvaient s’intensifier, mais j’espérais passer entre les mailles du filet et pouvoir reprendre ma contraception comme avant ce premier bébé. Lors de ce rendez-vous on a discuté de ce qui pourrait me convenir et je suis rentrée à la maison avec l’idée de revenir dans un mois avec une décision. Un mois et 11 jours plus tard j’étais à nouveau dans le cabinet de ma sage-femme, avec la photo d’un test de grossesse positif dans mon téléphone.

Entre ces deux rendez-vous que s’est-il passé ? Comment sommes-nous passé de « On ne sait pas trop si on en veut un autre, et quand » à « Ok Let’s go on s’ambiaaaaance » ?

A vrai dire, même moi je ne suis pas certaine de le savoir. Quelques jours avant d’enlever le D.I.U, je jouais avec Ariel et la même intuition étrange que celle que j’avais eu pour lui m’est venue. Je nous revois assis par terre au milieu du salon, et la sensation qui m’a enveloppée pour me dire que bientôt j’aurais une fille, qu’elle s’appellerai Giselle (Oui, on va y revenir à ce prénom), sans que ce projet (ni ce prénom d’ailleurs) n’ait jamais été envisagé sérieusement. Le soir j’en parlais avec mon mari. On a choisi d’en rire. Lui surtout du prénom. Et le temps est passé.
Courant mars je me trouvais donc sans contraception, mon mari parfaitement au courant rassurons-nous, et un nouveau cycle à quelques jours de démarrer.

Vous devez vous demander pourquoi nous n’avons pas utiliser de contraception le temps de prendre une décision. Après des mois à repenser à tout ça, j’en suis arrivé à la conclusion que nous avions en fait pris une décision. La première année de vie d’Ariel a été plutôt mouvementée, entre le frein de langue, la reprise du travail sans mode de garde où nous assurions chacun les créneaux de l’autre, mon mari posant des congés sur mes jours de travail, moi prenant Ariel à l’école certains mercredis pour travailler, nous passant la poussette sur le quai de la gare quand je finissais ma journée et qu’il commençait la sienne. Lorsque l’année scolaire 2022/2023 a commencé nous avons enfin pu commencer à trouver un rythme plus calme, paisible. Je retrouvais mon poste et un rythme de travail que je connaissais et Ariel avait un mode de garde, ce qui change absolument tout. Alors au milieu de tout ça, un petit deuxième même si ça faisait rêver, ça semblait peut-être beaucoup d’énergie que nous n’étions pas surs d’avoir.

Et pourtant… Sans un mot nous avons acté le désir de ce second enfant. Je me souviens d’un matin, où mon mari m’a regardé en me disant « Je pense qu’on peut dire qu’on veut un deuxième enfant non? » Et moi de sourire tout en faisant mes calculs de « Où en suis-je dans mon cycle? Ah oui, bah c’est bien qu’il en veuille parce que la fenêtre est grande ouverte là, donc si c’était non bonjour le risque qu’on a pris… »
Je me revois faire mes courses avec Ariel en poussette, et au rayon puériculture prendre une douche glacée dans mon ventre. Me dépêcher de régler et me précipiter à la pharmacie pour acheter un test de grossesse avec la conviction qu’il serait positif. En prendre quand même 3, pour être bien certaine, on ne sait jamais, des fois que ce serai le premier faux positif de l’histoire des tests Bleuclair. Faire sourire la pharmacienne, celle que j’adore parce qu’elle est super calée en allaitement et toujours bienveillante, en lui disant « Ah ah , oui non mais je sais pas, mais ce serait drôle, mais je sais pas. Ah ah. A bientôt hein… »
Rentrer chez moi, réussir à m’isoler dans les toilettes et découvrir sur un bâton rose et bleu la présence de ce deuxième enfant, avec en bruit de fond les doux hurlements du premier qui ne comprenait pas que je veuille faire pipi sans spectateur.

Annonce et premier trimestre

On m’avait dit que la première grossesse passait plus lentement que les suivantes, je ne m’attendais pas à ce que ce soit à ce point vrai. A peine avons-nous pu savourer ce petit secret à nous trois que la vie nous emmenait dans une année 2023 à un rythme effréné. Le printemps fut marqué par des événements familiaux très intenses dans ma famille, l’état de mon père se dégradant, des soins furent nécessaires et avec mes soeurs nous l’avons accompagné pour retrouver un équilibre. Cela parait souvent simple lorsqu’on en parle, mais de l’avoir expérimenté c’est une toute autre affaire. Ma mère et mes soeurs ont été un noyau crucial pendant ces mois de printemps. Sans les unes et les autres, nous nous serions probablement épuisées à gérer les différents aspects car il y’avait une prise en charge médicale mais également sociale à mettre en place, le tout à distance pour chacune d’entre nous.
De son côté, Ariel avait perçu le changement en moi avant le test positif. Mon odeur changea et il devint plus câlin, voir fusionnel. La situation est devenue critique lorsqu’il ne réussit plus à dormir seul. Nous le retrouvions hurlant au milieu du couloir en pleine nuit, à moitié endormi. Le faire dormir avec nous n’a pas été une solution, il s’enroulait autour de mon bras, de ma jambe, et si j’arrivais à récupérer un peu d’indépendance il se réveillait en moins de 5 minutes, hurlant de grands « NON NON NON ».
Pourtant dès que nous avons su, nous avons discuté avec lui du bébé. J’avais lu beaucoup de témoignages différents, ceux qui le disent tout de suite à l’aîné, ceux qui attendent, 1 mois, 3 mois, 5 mois… Pour nous la question ne s’est pas posé. Au vu de son changement de comportement, nous avons instinctivement discuté du bébé avec lui, en lisant des livres surtout, pour essayer de le rassurer.

Ce qui n’a pas non plus aidé Ariel durant ce premier trimestre, c’est qu’en plus de m’être absenté pour gérer la situation avec mon père, nous avons rejoint notre famille en catastrophe quelques semaines après mon retour. Mon mari venait de perdre son grand-père, et sa maman s’éteignait doucement après 2 ans de combat contre un cancer. La fin de ce premier trimestre et le début du deuxième furent marqué par une loi des séries dans sa famille. En moins de 3 mois, mon mari perdit ses grands-parents, sa tante et sa mère. Et pour l’accompagner dans ses derniers instants, Ariel a été gardé par ma famille. Heureusement cette dernière est proche de celle de mon mari donc nous avons pu le voir régulièrement pendant ces jours, mais ça n’en restait pas moins perturbant pour notre grand bébé de 18 mois.

Deuxième trimestre

Ce deuxième trimestre a donc commencé dans le deuil, mais avec aussi une petite frayeur côté bébé. D’une manière générale, cette petite fille que l’on aurait pu oublier au milieu de ces événements savait se rappeler à nous en fanfare.
A peine rentré de l’enterrement de ma belle-mère, je me rendais seule chez ma sage-femme pour un rendez-vous de contrôle. J’avais complètement oublié qu’elle devait avoir reçu les résultats du tri-test. Pour Ariel nous étions dans la moyenne haute du risque faible mais aucun DPNI n’avait été nécessaire. Je n’avais pas consulté les moyennes à l’époque et ne m’en étais pas soucié plus que ça.
Cette fois, les résultats nous positionnaient à 1/317 et il ne m’en fallait pas plus pour m’écrouler en larmes devant la sage-femme.
Rationnellement, je savais que cela restait faible et que le DPNI apporterait probablement de bonnes nouvelles. Émotionnellement j’étais encore très fragile et la perspective d’une IMG me semblait insurmontable. Car oui, c’est choix que nous avons fait de longue date avec mon mari, celui d’une IMG en cas de DPNI ou d’amniocentèse positive. Ce choix s’était affermi à la naissance d’Ariel, car nous ne voyions pas lui imposer un frère ou une soeur handicapé.e à prendre en charge lors que nous serions décédés ou incapables d’assurer cette charge.
Comme beaucoup de couples, les jours suivants nous ont semblé très longs. Heureusement que le travail m’amenait son lot d’animations pour me distraire, car dès que j’étais seule, je n’arrivais pas à penser à autre chose.

Finalement, pile à temps pour les vacances, nous avons pu respirer. Alors s’est profilé un temps doux-amer, entre le deuil et les projets portés par l’été et la rentrée à venir.
Ariel continuait de grandir autant que moi de m’élargir et les premiers coups l’ont fasciné autant que nous. Et puis on se laissait bercer par les promenades à vélo, les baignades, les balades en campagne. Ce furent des vacances très douces, à manger sous les arbres et parler de la vie avec nos familles.

Lorsqu’il fallut laisser le sable et les maillots de bain pour retrouver la salle de classe et la crèche, nous pensions avoir suffisamment rechargé les batteries. Honnêtement il y’avait un peu trop d’éléments dans l’équation, mais je ne peux rien regretter.
Après 4 ans de remplacements, je me suis posée dans une école, installée dans une salle de classe, et j’ai mis en place une année pour un même groupe d’élèves. C’était fou, et sans concessions de ma part. J’ai tenu une cadence intense, trop avec le recul, pour pouvoir laisser une classe en fonctionnement, avec suffisamment de ressources pour permettre à un.e remplaçant.e de s’approprier le poste sereinement. Je ne projette pas de revenir avant septembre 2024. L’expérience de la reprise sans mode de garde que nous avions vécue pour Ariel ( j’en parlais ici ) m’a marquée à vie et cette fois nous avons choisis que je sois en congé parental pour garder Liv jusqu’à la rentrée. 

Troisième trimestre

J’ai passé mes semaines de juillet et de pré-rentrée à imprimer, découper, plastifier, re-découper, accrocher, scotcher, patafixer (si si ça existe), designer sur Canva, étiqueter, rechercher sur les blogs, transférer dans des tableurs Excels, concevoir des séquences, aménager celles qui existaient. Puis la rentrée est arrivée. Découvrir les élèves, adapter ce que j’avais fait à leur réalité, et à nouveau le soir, découper, coller, plastifier, etc… Mes collègues me voyaient m’agiter dans tous les sens, certaines ne cachaient pas leur étonnement pour cette énergie débordante alors que je terminais mon sixième mois de grossesse. Pour ma part, je ne comprenais pas trop par quel miracle c’était possible, et une chute de tension le premier vendredi de la rentrée me permis de réaliser que je n’avais pas de signal d’alerte sur mon état de fatigue. Tous mes repères étaient perturbés et je me trouvais sans la possibilité de savoir à quel niveau de fatigue j’étais, passant en quelques heures de « Je pète le feu youhouuuuuu » à l’incapacité de tenir debout. A parti de là, j’ai choisis de lever un peu le pied. Enfin si l’on peut dire car j’avais toujours à coeur de finir la préparation de cette classe pour mes élèves, d’être une maman présente pour Ariel et de continuer de gérer le reste de ma vie.


Et sincèrement, jusqu’à 10 jours avant la Toussaint, je pensais que ce serait possible. Je pensais sincèrement partir en congé maternité à la date prévue ( fin novembre ), tout en composant avec une charge mentale énorme, la fatigue de la grossesse, du travail et d’un enfant de 2 ans. Je me revois à la réunion de rentrée, rassurer les parents en toute bonne foi alors que j’avais été absente quelques jours auparavant. J’avais essayé d’expliquer à mes élèves ce qu’est une chute de tension, rappelons qu’ils ont 6 ans, et certains étaient rentré chez eux en expliquant à leurs parents que j’avais un problème de coeur. Mais le plus drôle a été un papa, qui a gentiment levé le doigt après que j’ai rassuré tout le monde sur ma bonne santé cardiaque.

« Alors moi, il m’a dit que vous vous piquiez en classe. »

J’avais oublié de parler du diabète gestationnel. En somme, cette réunion devait donner quelque chose comme ça :

Mais 10 jours avant les vacances donc, mes analyses de sang révèlent des carences et mon état de fatigue devient plus sérieux. Je pense que j’avais besoin, moi qui déteste ça, qu’on fasse un choix à ma place. Et j’ai la chance d’être entourée de soignants merveilleux (vraiment je ne parlerai jamais assez de l’importance de s’entourer de soignants respectueux et bienveillants) qui ont su mettre un stop à ma bêtise et me faire entendre raison. L’inspection mise au courant, j’ai pu avoir le nom de l’enseignante qui me remplace désormais, la veille des vacances, mettre un petit mot pour prévenir les parents et annoncer mon départ aux enfants. Avec cette enseignante nous avons pu nous voir pendant les vacances et c’était un tel soulagement de la voir prendre les choses en main si sereinement, que je suis partie tranquille, en sachant que mes élèves seraient entre de bonnes mains, et ça n’a pas de prix.

Lorsque tout le monde a repris le chemin de l’école, le 6 novembre, je me suis trouvée un peu désarçonnée d’être seule chez moi. J’avais enfin le temps de finir mes cousettes, mes tricots, de remplir le congélateur de plats maison et de finir les derniers détails avant son arrivée. En théorie il me restait environ 2 mois, mais j’avais le sentiment que tout serait terminé avant.

D’ailleurs nous venions de trouver le prénom, n’était-ce pas un signe ? Car Giselle fut vite écarté. Mon mari n’aimait pas ce prénom, lui préférant Suzanne. Personnellement Suzanne ne me parlait pas, bien que je le trouve joli. Nous avions donc cherché un prénom. Enfin, en bonne guerre du prénom, nous avons surtout cherché à dégouté l’autre du prénom qu’il aimait pour qu’il accepte l’autre. Mon mari a remporté le concours. Un jour à la maison de la presse, il me demande de regarder un magazine, sur une étagère qu’il me désigne.
En couverture d’un magazine pour adulte, une jeune femme, prénommée Giselle, a qui un article est consacré. Enfin à elle et à son hobby bien expliqué, même sans acheter ledit magazine. Giselle quitte donc la compétition, car bien que je souhaite une vie sexuelle très épanouie et emplie de joie à mes enfants, certaines images sont difficiles à superposées lorsque l’on change leurs couches. Mais pour autant, Suzanne reste hors compétition pour moi, et c’est pas pur hasard que nous rencontrerons Liv, ce prénom au sens si beau, vie. Rencontrer la vie, lorsque la mort est si présente, n’était-ce pas un signe ? Et c’était aussi la façon parfait d’honorer la mémoire de sa grand-mère, dont l’anniversaire était aussi en décembre, qui jusqu’à la fin disait haut et fort être dans la vie, elle qui aimait tant sa poésie et son miracle. Liv, la vie par delà la mort, comme le dernier enseignement d’une maman partie trop tôt.

Nous pensions nos tracas derrière nous, je me préparais à une fin de grossesse sereine, passée à reprendre doucement des forces en bullant sur mon canape. Mais mademoiselle nous a fait sa deuxième plus belle blague, avec une position en siège jusqu’à 36 semaines, pour un grand et gros bébé annoncé, ce qui aurait probablement donné lieu à une césarienne programmée. Comme je n’avais pas envie d’expérimenter la version, un passage chez l’ostéopathe et l’acupunctrice fut de mise. Quel soulagement de voir sa petite tête en bas un mois avant le terme… Mais son sens de l’humour était encore plus développé que nous le pensions.

J’étais soulagée, car l’aspect opératoire de la césarienne ne m’enchantait pas trop. En revanche, nous envisagions toujours un déclenchement, car le poids annoncé à terme me faisait peur.
Quelques jours à peine à après cette dernière échographie bonus, des contractions arrivaient. Pendant deux semaines et demi, tous les soirs, parfois la nuit, je bénéficiais d’une à deux heures de contractions. Puis cela s’arrêtait et je pouvais dormir comme un loir, ou pas. A l’hôpital, je demandais si le déclenchement était possible, ou le décollement des membranes, ou… Enfin quelque chose quoi.

– Parce que ce truc de Braxton Hicks là, c’est très désagréable quand même. Et puis quand ça me réveille et que je ne peux pas dormir c’est le comble…
– Mais ça ne fait pas mal normalement Braxton Hicks…

Inutile de vous décrire ma joie à l’idée que ce jour-là, peut-être qu’ils allaient me garder, peut-être qu’ils allaient m’annoncer une dilatation dingue, genre 4cm.
Mais non. Ma fille et son sens du running gag déjà très développé avait entamé le travail surement, mais très, très, trèèèèès doucement. Alors on a fait ce que j’envisageais sans réellement le projeter. J’ai laissé ma fatigue parler, je me suis entendue demander entre mes larmes à peine retenues, un déclenchement, une date pour faire naitre ma fille.

Culpabilité et accouchement

Ça sonne comme la caricature du titre d’un roman de Jane Austen, et pourtant elle qui a utilisé tant d’encre pour les sentiments, la culpabilité aurait pu être mise en première de couverture, surtout lorsqu’il s’agit des femmes.
J’ai cru à un signe, lorsque quelques jours plus tard nous nous sommes rendus à l’hôpital. Nous pensions venir pour le déclenchement, nous avions bien rendez-vous, étions inscrits, et pourtant il y avait erreur sur la date de terme. Pas de beaucoup, quelques jours. L’ordinateur de ma sage-femme avait calculé un terme à partir de la date de début de grossesse en comptant les semaines, mais la maternité avait un système bien plus simple. La date de terme était fixée jour pour jour 9 mois après celle de début de grossesse estimée. Cela figurait sur les papiers de la maternité, et je n’y avais jamais fait attention.
Ce jour là, j’ai revu la sage-femme qui avait fait naître Ariel. Toute désolée de voir mes larmes couler, elle m’a proposé un exercice de relâchement émotionnel. C’était si doux comme proposition, ma réponse a surement été un peu abrupte.
Comment lui dire, ces derniers mois, la fatigue, la charge.

« Non, si je relâche c’est chez moi. » Comprenez « Je ne peux pas, je ne veux pas, que quiconque voit ça. Je tiens à grand peine les barrières de mes émotions, si je craque, j’ai peur de vous faire peur. »

Nous sommes partis et je me suis arrêtée sur le trottoir pour pleurer. J’ai cru que je ne pourrais plus avancer. Tous ces mois d’imprévus et d’émotions trop intenses, c’était trop. Arrivée à la maison, je me suis enfin effondrée avant de m’endormir épuisée par le trop plein d’émotions qui venait de déborder.

Je ne me souviens pas vraiment des jours suivants. Petit à petit je sais que j’ai réussi à me remettre dans mon corps, à reprendre mes marques. Lorsque nous sommes arrivés à la maternité et que nous avons pu y rester, j’ai eu la sensation d’être à nouveau pleinement présente. Comme si j’avais vécu un entre-deux, à moitié dans un monde de grossesse, à moitié dans un monde d’accouchement. Ce jour-là, je revenais pleinement dans le monde de l’accouchement, je me ré alignais enfin avec ce projet différent de celui que j’avais imaginé, mais qui était devenu le notre.

Les belles surprises

Je ne savais que j’aimerai autant cet accouchement. Mais je l’espérais. J’avais gardé un souvenir merveilleux de mon premier accouchement, de cette force qui m’avait traversée. J’avais hâte de revivre ça, et aujourd’hui encore quand je pense à l’accouchement, je ressens un mélange de sentiments, de bonheur intense, de force, d’amour extrêmement fort.
J’appréhendais de ne pas « y avoir droit ». Dans un coin de ma tête, ce déclenchement de convenance (car c’est le terme lorsqu’il n’y a pas de nécessité pour la santé de la maman ou du bébé) devait venir avec une forme de « punition ». Parce que je choisissais la date, parce que je demandais à provoquer, alors il serait naturel que je vive mal cet accouchement. Ah, notre société judéo-chrétienne et sa sacro-sainte culpabilité… Demander de l’aider ne devrait jamais être synonyme de souffrance, ou de prix à payer. Et pourtant, inconsciemment c’était ce à quoi je m’attendais.

Pourtant j’étais entre des mains d’anges, j’avais de nouveau choisis la maternité de Nanterre, et en sortant de l’échographie de datation c’est le premier coup de fil que j’ai passé, pour prendre rendez-vous et réserver une place dans cette maternité dont je gardais un souvenir merveilleux, j’en parlais dans cet article.

Ce déclenchement il a eu une saveur de parenthèse enchantée. Nous sommes arrivés le matin, avons opté pour une pause ballonnet après discussion avec Emmeline, sage-femme et le docteur B. la gynécologue . Ces deux femmes m’avaient aidé à mettre au monde mon fils, avec l’auxiliaire puéricultrice que j’ai également retrouvé ce jour-là, j’avais une confiance totale en elles. Et j’ai sincèrement cru que j’allais perdre le ballonnet en quelques heures et donc être dilatée à 4cm en un rien de temps. Que nenni mes amis, nous nous sommes installés dans la chambre de maternité et après 3h de contractions j’ai eu envie de faire une bonne sieste et me suis réveillée 1h30 plus tard avec l’activité musculaire d’une marmotte en hibernation. Nous avons donc passé l’après-midi dans notre chambre à papoter, regarder une série, avons commandé une pizza le soir venu et nous sommes endormis comme des bienheureux.
Réveillés par le petit-déjeuner au lit , et même si c’est un petit déjeuner d’hôpital, ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas fait ça que je l’ai savouré comme une princesse dans son palace. Puis nous avons attendu d’être rappelé en salle de naissance pour contrôler le ballonnet.

Bonne nouvelle, il avait agit. Pas assez pour tomber, mais suffisamment pour passer à la perfusion d’ocytocine. Au début, c’était doux. Assise sur le lit d’accouchement, je terminais tranquillement d’assembler la couverture de ma fille, que j’avais terminée de tricoter la veille au soir. Régulièrement Edith, la sage-femme de jour (on la voit sur les vidéos du compte instagram de la maternité, et elle est aussi douce en vraie), venait augmenter le dosage. On plaisantait sur mon visage qui ne changeait pas (les contractions étaient donc encore douces) jusqu’à la dose qui changea tout.

Avec Edith nous avions discuté de la péridurale. Comme pour Ariel, je ne me fermais aucune porte, d’autant plus que la partie de l’accouchement d’Ariel passée à vomir à cause des contractions trop fortes et rapprochées étaient encore bien présente dans ma mémoire. Je voulais toujours pouvoir m’écouter. L’accouchement sans péridurale m’intriguera toujours, mais la perspective de souffrance, d’autant plus que l’hypersensibilité me fait ressentir tout en amplifié, me rebute, je n’en vois pas l’intérêt si je peux l’éviter. Et Edith l’a bien compris. Si bien que lorsque mon visage a changé, que j’ai eu besoin de poser mon tricot et de me concentrer sur ma respiration elle a continué de m’accompagner comme j’en avais besoin. Et quand j’ai senti la nausée revenir, rappelant à mon souvenir la naissance d’Ariel, je n’ai pas demandé la baignoire mais Edith, et l’anesthésiste. Pour Ariel il avait mis un peu de temps à venir. Cette fois, en quelques minutes tout le monde était prêt, sauf moi. Incapable de rester tranquille j’ai eu peur que l’anesthésiste n’arrive pas à me piquer, le moindre effleurement donnant lieu à un tressaillement involontaire de ma part. Accrochée au cou d’Edith, je remarquais sur sa blouse des traces de mascara. Apparemment j’avais eu l’idée de me maquiller la veille et avait oublié de l’enlever avant de venir en salle d’accouchement.
J’avais mal, mais n’étais pas dans cet état presque second de douleur que j’avais connu pour Ariel. Trop présente dans mon corps, je n’ai pas facilité la tâche à l’anesthésiste et c’est sans doute pour cela que la péridurale n’a pas complètement fonctionnée.

Dilatée à 5cm lors de la pose, j’ai rapidement pu apprécier le doux soulagement de l’anesthésie, mais sur un seul côté. une dose supplémentaire, puis une autre… Puis c’est Emmeline qui revient, Edith a terminé sa garde et nous dit au revoir. J’en profite pour lui dire que la péridurale est latéralisée, le côté gauche je sens tout et j’utilise l’astuce du peigne pour gérer la douleur. Expliquer tout ça, à ce stade du travail, ça demande du temps. Et je ne peux m’empêcher de penser à Mathilde Froustey, aka @lapetitefrench, qui vient de livrer son histoire au micro de Clémentin chez @bliss.stories et raconte arriver dilatée à 8cm car elle s’entrainait. « Mais comment a-t-elle fait? «  pensais-je avec mon peigne…

L’anesthésiste revient, et essaie un autre produit, sans succès. Elle revient encore et retire légèrement le cathéter, pour que le produit se diffuse mieux des deux côtés. Lorsqu’elle repasse 30 minutes plus tard pour vérifier que cela fonctionne, je lui explique que c’est mieux. A ce moment là il s’est écoulé 1h30 / 2h depuis qu’elle a posé la péridurale, et je pense toujours être à 5cm, ou à peine plus, et lui dis donc que je vais gérer comme ça pour le moment, et que si vraiment c’est insupportable je l’appellerai, la seule solution restante étant d’enlever la péridurale et de la reposer, au risque que je bouge à nouveau trop.

Avant de quitter la pièce, Emmeline me demande comment ça va, et je lui dis que ça va, je sens que ça pousse. Imaginons le suivant échange entrecoupé par les contractions :
– Ah oui ça pousse derrière ?
– Heu non, devant.
– Ah normalement on le sent plutôt derrière, comme une envie de faire caca.
– Ah oui, je vois de quoi vous voulez parler, mais je le sens plus devant en fait.
Bon là je me souviens plus exactement de ce qu’elle me répond. Mais en somme elle ne s’inquiète pas, je ne m’inquiète pas, c’est normal. C’est bien le travail se fait, on continue, à tout à l’heure.
Mais quand même, Emmeline revient au bout de quelques minutes, 3 ou 10, moi ça me parait super court.
– Je peux vous examiner ?
Ah bah oui oui, on est là pour ça moi ça me va.
– Ah! Bah elle est engagée en fait, on va pouvoir y aller !


The rest is history… La péridurale n’a pas été reposée, et n’a pas bien fonctionné, j’ai mordu la main de mon mari. J’ai essayé d’accoucher sur le côté mais en ayant la sensation de ne pas sentir mes muscles de la même façon, j’aspirais régulièrement le bébé vers l’intérieur au lieu de l’accompagner. Finalement elle est née toute violette et magnifique, dans ce moment incroyable qu’est le bliss d’une naissance bien accompagnée. On a eu une petite frayeur car elle avait un peu d’eau dans les poumons, mais une aspiration et quelques minutes d’oxygène (qui paraissent une éternité on est d’accord) ont permis de l’aider à respirer normalement.

Lorsque Liv a pu revenir en peau à peau avec moi, alors a débuté le reste de notre vie, plongées les yeux de l’autre, à savourer chaque regard, chaque tétée.
N’allons pas croire que tout est toujours rose, mais j’avais tant entendu que passer de 3 à 4 était pire que le premier enfant, que je m’attendais à vivre un sorte de frénésie infernale. Au lieu de cela, j’ai rencontré une enfant douce, qui mange bien, dort bien (pour un nouveau-né) et mon aîné s’est immédiatement attaché à elle. En revanche il est plus difficile avec nous, et il alterne les bisous et caresses pour elle, avec les cris et les colères pour nous. Mais quel bonheur de voir leur relation démarrer si doucement, si sereinement.
On raconte beaucoup sur les fratries aux démarrages plus ou moins difficiles, et j’ai moi-même demandé à mes parents quand est-ce qu’ils ramenaient le bébé à la naissance de ma soeur. J’avais alors 3 ans et demi et je ne m’en souviens pas du tout, mais j’ai tant entendu cette histoire, et elle aussi, que pendant cette grossesse j’ai discuté avec Ariel, longtemps et souvent, de ce bébé qui arrivait. Et c’est bien difficile de mettre en mot l’amour et le bonheur que suscite chez moi le regard de mon fils, lorsqu’il rentre de la crèche et veut faire un bisous au bébé.

2023 c’était la mort, la vie, l’amour, les larmes, les émotions en pagaille, beaucoup beaucoup d’émotions en pagaille. Et à jamais mon coeur est gravé de ces mots.


« Merci pour les roses et merci pour les épines. La vie n’est pas une fête perpétuelle, c’est une vallée de larmes. Mais c’est aussi une vallée de roses. Si vous parlez des larmes, il ne faut pas oublier les roses et si vous parlez des roses, il ne faut pas oublier les larmes ».

Merci 2023, pour les roses, pour les épines et pour ce soleil d’hiver qui illumine maintenant nos vies.

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