Dar a Luz – le quatrième trimestre

Je ris en voyant la date à laquelle débute ce brouillon. 26 janvier. Aujourd’hui, je reprends cette écriture. Nous sommes le 7 septembre. D’ailleurs je ne sais pas si l’on peut dire que je reprends l’écriture de cet article. J’ai la sensation de le commencer.
Plusieurs fois, au cours des mois passés, j’ai pris le clavier et j’ai essayé. A chaque fois, j’ai tout effacé, pour ne laisser que le titre. Et je me suis dit que je verrai, plus tard. A nouveau, comme pendant le troisième trimestre, j’ai peur de m’exprimer et d’effrayer. Alors je préfère me taire, ou du moins ne dire qu’une partie.

Nous sommes le 7 septembre donc. Qu’est ce qui a changé? Pas grand chose. Et tout à la fois. Ah que j’aime mes extrêmes et mes contradictions… Je sors de chez la médecin. Visite de routine, j’ai perdu la lettre pour la kiné, et maintenant que la crèche a commencé, j’ai le temps de commencer la rééducation de ma sangle abdominale et reprendre le sport. Je pourrais tout aussi bien dire, j’ai la disponibilité de temps et d’énergie pour reprendre le contrôle de ma vie.
Je ne me leurre pas, je sais que c’est vraiment de cela qu’il est question. Elle me dit « C’est bien vous commencez à prendre soin de vous. » C’est si étrange. Pendant plus d’un an, j’ai entendu parler de mon bébé. Etre au régime pour mon bébé (j’en parle ici), être prudent pour mon bébé, me reposer parce que c’est mieux pour le bébé. J’ai eu peur pour lui, tellement peur. Et si peu pour moi, ma santé mentale, ma santé physique.

Je ne me suis pas tant abîmée à devenir mère, qu’à essayer d’être parfaite, celle que je ne serai jamais.

Je me souviens, comme dans une bulle un peu vaporeuse, de ces 28 jours à trois. Je me souviens de la fin, et du début du reste. Nos moments seuls à seuls, ce décalage qui se creusait entre moi et mon mari. L’incompréhension souvent, de ce que je vivais. Des pleurs aux moments des tétées, à cause de ce frein de langue que les soignants ont mis tant de temps à détecter. Il nous a donné la meilleure leçon: on connaît notre enfant, on peut se faire confiance. 3 mois à ne pas manger comme il en avait besoin, forcément ça agace, ça fatigue. Ça irrite. Lui, nous. L’incompréhension de la tristesse de mon mari, à lui qui aurait voulu rester mais n’avait pas cette possibilité. Cette colère qu’on a tous les deux gardés. Pas l’un envers l’autre, et c’est pourtant là qu’on l’a exprimé. Ce sentiment d’injustice.
La fatigue, l’épuisement. Totale. Le corps qui lâche par bribes.
La pression permanente, de devoir retourner au travail bientôt quand je ne rentrais pas dans mes jeans, quand il m’arrivait encore d’avoir une fuite, quand je voulais continuer cet allaitement à la demande si merveilleux, bien qu’aux débuts cahoteux. Et l’absence de mode de garde. Que faire? Te mettre en écharpe et faire classe? Te confier aux collègues pour aller aux toilettes? Demander aux élèves de chuchoter dans la cour pour ne pas te réveiller? Oui, on est sur de l’absurdité.
C’est à ce moment là que ma psychologue tire la sonnette d’alarme. Le psychiatre pense à une dépression post partum. Elle aussi. J’ai peur des médicaments. Trop peur. On attend encore un peu. Je reprends le travail dans 4 jours, on peut voir une semaine après comment ça se passe?

A ce moment là, je suis en ruine. Je reprends le travail par acquis de conscience. Pour pouvoir me regarder dans le miroir et dire  » Bah si, j’ai essayé ça n’a pas marché. Donc merci maintenant rendez-moi mon bébé, son odeur et ses pleurs et oubliez nous encore quelques mois. »
Le 7 février je pars, je laisse mon bébé souriant et joueur sur son tapis. Je pleure dans la rue. J’arrive en avance, prends un café et une viennoiserie. J’attends ma mission qui mettra un peu de temps à arriver parce qu’ironie du sort, on m’a oublié.
Et petit à petit, dans la journée, le voile se lève. Le soir, je discute avec mon mari. Le mode de garde ne convient pas. Il avait prévu d’assurer jusqu’aux vacances de février puis qu’on le fasse garder en le confiant à une voisine.
De quitter le cocon, je peux identifier que cette simple pensée me tord le ventre. A la pensée de laisser mon enfant, sans déclarer la garde, à une femme pourtant très gentille et adorable, je vois les urgences pédiatriques.
Plus tard je connecterai cette angoisse à une élève que j’avais eu dans une école. Elle avait été secouée par sa nourrice et en gardait de lourdes séquelles.
Alors je prends rendez-vous chez la médecin pour avoir un avis. Je lui explique, elle écoute. Je l’aime bien. Elle aussi trouve tout cela absurde, cette société sans rien pour les enfants.

« C’est normal d’être angoissée quand on vit ça madame. »

On a donc trouvé une solution. Bancale. Un peu d’heures sup par ci pour mon mari, des heures récupérées, des congés posés, les mercredis, les week ends et les vacances pour moi et se passer le bébé sur le quai de la gare à 17h, les jours où vraiment, on ne pouvait pas faire autrement.
J’ai revu le psychiatre. Il était rassuré, je n’ai pas passé la consultation à pleurer. Dans ma tête moins de noir, à nouveau, je recommençais ranger, organiser mes pensées. Moi j’étais soulagée, échapper aux médicaments, à cette épée de Damoclès au dessus de ma tête. Je la regarde s’éloigner. Ce ne sera pas pour cette fois, je peux encore gérer.

Il faut comprendre que mon équilibre tout entier repose sur le contrôle que j’exerce sur moi, mes émotions et mes connexions. Pour pouvoir lâcher prise, je dois d’abord sécuriser tout mon cadre. La moindre nouvelle donnée même infime, m’oblige à recommencer tout mon travail. Devenir mère a tout mélangé. J’ai perdu accès à une partie de moi, le chaos s’est installé et il n’y a qu’en trouvant un endroit neutre (en l’occurence mon espace de travail), que j’ai pu me recentrer dans ma vie privée et prendre du recul sur ces derniers mois.
Retrouver ma fonction dans la société m’a permis de comprendre la construction de cette nouvelle identité qui se jouait depuis la grossesse.

De son côté, mon mari avait le sentiment d’avoir raté le meilleur en retournant travailler après le premier mois. Les nuits complètes n’arrivaient toujours pas. Les stimuli du monde extérieur que j’avais si peu côtoyé pendant plusieurs mois m’ont agressés, retrouver les bruits et les odeurs puis les relations sociales me laissaient vide chaque soir. Nous étions tous fatigués, irrités et irritables. La situation devenait difficile. Faute de mode de garde, les week-ends où j’aurais pu me reposer des stimuli trop importants la semaine, je gardais notre fils, pour que mon mari travaille.
Nous avons attendus les vacances scolaires avec plus d’impatience qu’une école entière. Malgré les stratégies pour me protéger, j’ai fait début juin une grosse phase d’épuisement. Arrêtée trois semaines, je vais continuer de gérer mon fils pendant que mon mari travaille. Ai-je préciser que notre adorable enfant est tonique? Je l’aime terriblement, mais à cette période son énergie me fascine autant qu’elle me plonge dans des larmes terribles quand sa sieste arrive.
Ainsi, quand je pourrais me reposer, j’avance sur le ménage en pleurant. Je ne suis pas triste, mais mon corps envoie des signaux que j’ignore sciemment. Au bout de quelques jours, le rythme est pris, les larmes s’arrêtent.
Ma mère vient en télétravail fin juin et reste jusqu’à la fin de l’année scolaire, je peux retourner travailler les deux dernières semaines dans des conditions inédites. Nous découvrons alors ce qui nous a cruellement manqué ces mois passés. Une personne de confiance, avec qui mes angoisses ne se manifestent pas. Mieux, une aide, une amie, qui nous fait même de la cuisine et du ménage pendant que l’on travaille sereinement.

Ce qui est dommage quand j’y repense, c’est cette bêtise dans laquelle on est éduqué, celle « à ne pas déranger les autres. » Car des amies m’ont proposé cette aide. D’apporter des repas, de demander un peu de garde, de venir aider avec le ménage pour que je fasse une sieste. Et avec un mari plus obsédé par la propreté que sa femme autiste, on est sur un dossier côté ménage. Et puis les codes qui changent, de nouvelles choses à intégrer alors que nous sommes épuisés. Celles que j’appelle les « propositions de convenance. » Vous savez, ce sont ces mots lâchés au détour d’une conversation qui en fait ne sont là que pour le vernis social. « Il faut absolument qu’on se fasse un barbecue! » « Oh là là j’adore ta chemise je devrais faire les boutiques avec toi. » Ou encore « Là j’ai pas le temps, mais on s’appelle et on se tient au courant? » Avoir un enfant m’a fait découvrir un nouveau panel de ces petites phrases que je prends bien entendu littéralement quelques mois/années avant de comprendre qu’elles ne sont qu’une illusion polie sans réelle intention derrière.
Donc dans ma peur de déranger et/ou de ne pas avoir saisie la subtilité d’une proposition de convenance (sérieusement il faut arrêter avec ça, vous vous compliquez la vie), je n’ai pas accepté. J’ai mis mon plus beau sourire, et prétendu pendant des mois que ça allait.

Est-ce que j’essayais de convaincre les autres ou bien moi?
J’ai prétendu que les pleurs de bébé ne me dérangeait pas plus qu’une autre, quand ils déclenchaient des migraines. J’ai prétendu que je n’avais pas mal, quand je sentais chaque tiraillement de mon corps. J’ai prétendu aller bien, et ce n’était pas le cas. Est-ce que j’y ai cru ? Peut-être un peu, certains jours. J’avais surtout besoin de croire que le monde y croyait. Bien sûr, je me disais qu’à tout moment quelqu’un allait réaliser que j’étais une gamine bizarre, pas du tout adulte, pas du tout une maman, telle que je me la représentais. Une mère stable et fiable. Cette image du phare dans la nuit que le temps fait vieillir mais respecte suffisamment pour qu’il tienne, contre les tempêtes.
Jusqu’à ce que je réalise que je n’étais pas en mer, et qu’autour de nous s’était construit un village. Dans ce brouillard incroyable, ils étaient là pour nous. Ma mère, ma meilleure amie, ma psy. Ma belle-mère et son talent rare pour dénicher le bon livre sans que je ne dise rien, ou presque. Mon beau-père et son rire, son regard émerveillé face à ce bébé bienheureux. Et puis Camille L. , Flavie, Camille B., Nawel, Marlène, Lorence, Nadine, Marcus, Camille C., Soizic, Héloïse, Gwendoline, Anaëlle, Martin, Harmonie, Quentin, Jennifer, Camille (mais cette fois c’est un homme), Amélie, Lucile, Blanche, Maryline, Samantha, Juliette, Hermine, Aurélie.
Tous celleux qui m’ont permis d’avancer dans la grossesse puis le post partum avec des conseils bienveillants et doux, des anecdotes avec ou sans rapport à la parentalité. A grand renfort de meme pour certains, de livres pour d’autres. Recommandant une marque de couche, ou proposant une bière après une expo. Je crois que j’en oublie encore beaucoup, car c’est la magie du village. On ne prend conscience qu’il existe qu’un beau jour, en regardant en arrière une fois le brouillard levé.

Aujourd’hui je regarde ces derniers mois en essayant de ne pas trop me juger, d’être bienveillante même si c’est plus difficile envers soi qu’envers les autres.
Aujourd’hui je regarde les mois à venir avec beaucoup d’émotions et d’espoirs.Je regrette les premiers mois à vivre collés/serrés contre son odeur de nouveau-né. J’espère ne jamais revivre ce raz-de-marée qui m’a laissé sonnée plus d’une fois. Je regrette les années qui vont s’écouler bien trop vite. J’espère qu’elles seront toutes remplies de moments si merveilleusement ordinaires. Je regrette les premières fois trop vite passées. J’espère vivre de mieux en mieux toutes celles qui arrivent. Réussir à vite oublier les moments difficiles pour me concentrer sur cette incroyable lumière qui émane de l’enfance.

Donner à la lumière

Voilà, c’est à cela que j’ai beaucoup pensé ces derniers mois. Ainsi qu’à ma professeure d’espagnol au lycée, qui nous avait glisser dans un cours que donner naissance se disait « dar a luz ». Cette image, belle à couper le souffle, de donner un être à la lumière, celle de la voie éclairée.
Dans ses grands yeux sages et rieurs, je sens qu’il a tant à m’apporter. Après tout, personne n’a jamais précisé lequel donnait l’autre à la lumière.

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